Lettre à un débutant…

 Cher Ami,

Tu ne me connais pas et pourtant, moi, je te connais : le Yoga a de ces bizarreries ! Voilà quelques semaines, quelques mois, un an peut-être, tu t’es mis à pratiquer le Yoga. Sans doute avais-tu lu un livre ou des articles sur la question, puis tu t’y es lancé, j’allais dire à corps perdu – ooh ironies ! avec la fougue que suscite l’attrait des choses nouvelles et importantes.

Que tu le veuilles ou non, que tu le croies ou non, te voici nanti d’une certaine expérience. Passée la fièvre du début, tu te poses des questions. Tu as raison. Je voudrais t’aider… C’est pourquoi je t’écris cette lettre. 

Te souviens-tu du jour où tu t’es mis au tapis pour ta première séance, le corps pesant comme du plomb, le geste heurté, les articulations douloureuses ?

Et cependant, loin de te laisser rebuter par ces peu encourageantes prémices, tu as tenu bon. Il fallait que tu aies la foi ! Réjouis-toi : si peu la possède. Que cherchais-tu dans cette discipline que certains considèrent encore comme un divertissement de snobs ? La santé ? L’équilibre ? Un palliatif à ta vie agitée et tendue ? Peut-être plus encore…. La connaissance de toi, la paix de l’esprit, le bonheur ?

Tu avais le droit d’être exigeant. Les traités promettent des miracles : « Dix minutes d’âsanas (postures de yoga) par jour, et dans trois mois vous étonnerez vos amis par votre robustesse, votre sociabilité, le rayonnement de votre nouvelle personnalité.»  Comme si le Yoga était une panacée propre à délivrer en un éclair l’homme de ses maux. Avoue que tu y as cru !

Et maintenant tu es un peu déçu. Tu n’oses pas encore te l’avouer, mais la belle confiance du début s’évapore peu à peu.

Tu doutes de l’efficacité de ce que tu fais; ta foi est ébranlée à cause de ce rhume de cerveau contre lequel le Yoga aurait dû te prémunir, à cause de cette varice douloureuse que tu croyais en sursis, à cause de cette réflexion de ton conjoint : « Toi, depuis que tu fais du yoga, tu n’as pas meilleur caractère.» 

Tu hésites. Parfois tu te surprends à songer : « Le yoga… Est-ce vraiment pour moi? »

Tes pensées prenaient cette direction au moment où tu as commencé à lire cette lettre. Elle tombe à pic. Son objet n’est que de proclamer : « Tout ce que tu croyais, tout ce que tu crois est vrai. Tu ne t'étais pas trompé. Le Yoga te donnera tout ce que tu en attends, et sans doute davantage. Courage ! Confiance ! Entre nous, elles me font bien rire, tu sais, ces promesses de réussite rapide et brillante. Tel qui était bossu se retrouvait droit comme un i après seulement six mois de pratique. Tel autre était au bord du désespoir; la simple pratique lui a rendu l’équilibre et l’optimisme. Un troisième, condamné par les médecins, est devenu aujourd’hui un athlète. Est-ce tromperie ? Leur concert exhaustif n’est-il qu’une longue conspiration du mensonge, un abus de confiance ?

Non, assurément, mais de tels résultats propres à frapper l’imagination sont souvent l’aboutissement d’un entraînement bien plus long qu’ils n’osent l’avouer.

Avant d’y parvenir, que de moments creux, que d’heures de tâtonnements, que de faux pas dont ils ne font pas état ! C’est normal. La connaissance de son corps et de ses mécanismes cachés est rarement le produit d’une révélation subite. Elle se constitue à force d’expérience. Le Yoga est une des rares sciences au monde qui soit intégralement et absolument empirique. Rien n’y arrive qui n’ait été chaque fois réappris par l’individu. Les principes ne sont jamais applicables tels quels. L’expérience d’autrui est un simple fil d’Ariane, seul le savoir acquis par soi-même importe. Les auteurs ne te rendraient-ils pas un sacré mauvais service en avouant que ces réalisations leurs ont coûté des années de pratique, que telle âsana n’acquiert son efficacité totale qu’au terme d’une patiente sensibilisation du corps ?

Sache que le résultat est possible, assuré, qu’il n’est pas d’exemple de quelqu’un qui ait essayé avec la volonté de réussir et qui ait échoué ! Bien téméraire d’ailleurs qui prétendrait fixer les normes valables pour tous. Ici plus qu’ailleurs, le coefficient individuel joue. Il faudra neuf mois à celui-ci pour dominer le Lotus (contre deux à tel jeune sportif), mais par contre, la maturité aidant, il éprouvera moins de peine à discipliner le mental. On pourrait multiplier les exemples.

Répète- toi le seul dogme d’un yogi : "Quelles que soient tes ambitions, tu les réaliseras un jour." Quand ? Au terme de quelle expérience ? Nul ne le sait. Retiens cela !

Il te semble parfois que tu ne progresses plus. Depuis le temps que tu travailles le Lotus, tu devrais pourtant commencer à pouvoir le prendre, ne serait-ce que quelques secondes. Quant à ta colonne vertébrale, qu’elle est lente et rétive à s’assouplir. Peut-être tes premiers et patients efforts t’ont-ils mis sur le chemin d’une vérité mainte fois vérifiée : en Yoga la loi de la progression simple et continue ne joue pas en apparence. On n’avance pas d’un peu chaque jour. L’évolution se fait par paliers. Après des semaines, voire des mois de sur place, soudain c’est le déclic, l’illumination, la découverte du processus nouveau.

C’était si simple, et tu n’y parvenais pas ! Que s’est-il donc passé ? Simplement ceci : à ton insu tout au long des essais infructueux, ton mental s’instruisait. Un beau jour, il a eu terminé le tour du problème et t’a révélé d’un seul coup le résultat de sa lente démarche : un pas de plus dans la connaissance de toi !

J’ai connu un jeune homme qui ignorait le rhume. La toute première fois qu’il fit une séance d’asanas, il en attrapa un d’une telle catégorie qu’il dut renoncer pour un temps à ses exercices respiratoires. Et ceci me conduit à te faire part d’une autre constatation : Le Yoga semble parfois produire des résultats opposés à ceux qu’on en attendait. Cela t’étonne ? Réfléchis : le travail en profondeur sur une muscle, un centre nerveux ou un organe vital sensibilise la zone 
intéressée au point qu’il s’y produit une réaction intense, négative parfois, dans la mesure où le néophyte (l’élève) ne parvient pas encore à doser son effort.

L’homéopathie produit souvent – et c’est d’ailleurs là une de ses particularités - de telles réactions contraires : avant de guérir l’asthme, elle commence par déclencher quelques bonnes crises ! Ne t’alarme donc pas si tu te sens plus nerveux (ou moins) que tu n’escomptais l’être. La loi des effets contraires devrait plutôt fortifier ta confiance dans l’efficacité du système. Les extrêmes se touchent, et qui tient le mauvais bout n’est pas loin de tenir le bon.

Le « pas envie de faire de Salutations au Soleil aujourd’hui » comment distinguer l’instinct pur de la simple paresse ou du caprice, le viscéral du mental négatif ? En entreprenant toujours le Yoga dans des dispositions d’esprit positives et optimistes. On peut rater toute une séance parce qu’on a entretenu quelques secondes en soi l’idée « qu’aujourd’hui ça n’irait pas » Car si l’inconscient est le plus puissant auxiliaire de l’homme, mal conduit, il se comporte en féroce détracteur !

Voilà les quelques points que je souhaitais préciser aujourd’hui. Mon message se résume ainsi : En Yoga, il faut croire, observer, agir et surtout laisser faire. Rien d’autre n’a d’importance. Cesse d’entretenir le doute en toi et un jour tu t’apercevras qu’il a disparu ! Tu sauras alors, d’une foi profonde qui rayonnera au fond de toi, que la santé parfaite, le bonheur complet, l’humanité totale, sont les termes réels qu’il faut employer en traitant du Yoga. Ce jour-là, à ton tour tu prendras peut-être la plume et , te souvenant de tes débuts… tu écriras aussi une lettre débutant par : « Cher ami, tu ne me connais pas et pourtant , moi je te connais…» 


Je te salue et je crois en toi !
Jean-Pierre Radu
Source : Mouvance